A Kaboul, la terreur talibane jusqu’au bout du désespoir

 
 
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À Kaboul, la terreur talibane jusqu’au bout du désespoir

Par Margaux Benn

C’est le matin, peut-être. Un mince faisceau jaunâtre se heurte au béton froid de la cellule. Recroquevillé à même le sol, un jeune homme se réveille. L’odeur du sang séché a troublé ses cauchemars et lui donne la nausée. Une auréole poisseuse est plaquée sur le linge noir qui recouvre son visage tuméfié. Son dos est lacéré de marques rouges. Se mouvoir, c’est avoir plus mal encore. Rester ainsi, c’est s’engourdir et reporter la douleur à plus tard.

Le cliquetis. Des bruits de pas. Comme la veille, le jeune homme est hissé tel un pantin désarticulé. Direction : la salle d’interrogatoire. Aujourd’hui encore, les coups de bâton ne suffiront pas à étancher l’acharnement des geôliers. Il y aura aussi les électrochocs, si nombreux qu’il croira mourir là, attaché à un coin de la pièce par une corde, trempé d’eau, à chaque fois que le câble électrique du bourreau viendra frôler son corps.

«Je me suis réveillé sur un lit d’hôpital. Ils ont dû y aller trop fort», raconte-t-il au Figaro, sous couvert d’anonymat, quatre mois après son supplice. Trompant l’attention des gardes qui faisaient les cent pas dans le couloir, il s’est faufilé par la lucarne des toilettes de cette clinique privée du quartier résidentiel Taimani à Kaboul, réquisitionnée comme tant d’autres locaux et maisons de particuliers par les talibans, nouveaux régents du pays. «Et j’ai fui. J’ai couru sans me retourner. J’ai détruit mon téléphone, changé de carte SIM, trouvé le moyen de me rendre dans ma province d’origine et m’y suis caché trois mois. Quasiment personne ne sait que je suis de retour à Kaboul, mes amis me pensent même à l’étranger», chuchote-t-il dans le café discret où il a accepté de livrer, en partie, son récit. Les éléments les plus sensibles seront relatés via une application de messagerie cryptée, et automatiquement effacés.

«Monstres incontrôlables»

Nous l’appellerons Ali. Ingénieur, ce trentenaire aux traits fins avait travaillé en tant que consultant pour l’Otan, le ministère de l’Intérieur ainsi que les NDS, les services secrets afghans du gouvernement précédent. «J’ai participé à installer et maintenir leur système de traçage et d’écoute des télécommunications», résume-t-il humblement. Mais voilà : lorsqu’ils ont pris les rênes du pouvoir à la mi-août 2021, les talibans ont trouvé le logiciel hors d’usage. «Ils ne le savent pas, mais c’est justement moi et une poignée de collègues qui avons saboté le système à 10 heures du matin le 15 août dernier, quelques heures avant que les talibans n’entrent tout à fait dans la capitale», confie-t-il.

«Je me suis réveillé sur un lit d’hôpital. Ils ont dû y aller trop fort», raconte Ali au Figaro, sous couvert d’anonymat, quatre mois après son supplice. Document personnel

Ces derniers, donc, lui intimèrent de remettre le système d’aplomb. Mais leur captif nia avoir les compétences nécessaires et asséna que, de toute manière, il ne les aiderait jamais à espionner activistes et autres opposants. Les interrogateurs, excédés, changèrent de méthode. «Ils sont devenus des monstres incontrôlables», se rappelle Ali. «Ils m’ont tout fait… Si bien que, rien qu’à évoquer ces jours-là, j’ai les mains et les genoux qui tremblent.»

Ali était écroué dans un ancien centre des services de renseignement afghans, réservé à l’incarcération – tout aussi musclée – des personnes soupçonnées de terrorisme. «Quelle ironie : maintenant, ce sont les terroristes qui y torturent d’anciens employés des services secrets !» grince-t-il. Fin 2021, l’ONU estimait qu’environ 200 personnes, y compris d’anciens membres des forces afghanes ou des services de renseignements du gouvernement d’Ashraf Ghani, avaient été exécutées par les talibans… Un chiffre bien en deçà du réel selon la plupart des observateurs, et en constante évolution.

Ils sont dans l’immeuble voisin : tenez-vous prêts !

Un membre d’un groupe sur un réseau social, qui rassemble des chercheurs, journalistes et autres acteurs de la société civile afghans et étrangers.

Si Ali ne s’était pas enfui, il serait sûrement mort. «C’est une question logistique,» justifie un haut responsable afghan, tout juste sorti d’une réunion avec le directeur de la prison de Pol-e Charkhi, l’une des plus grandes d’Afghanistan. Les caisses du pays sont vides, et les geôliers n’ont pas de quoi nourrir les détenus. «Les directeurs de prisons demandent aux familles des criminels, ou à leurs victimes, de verser de l’argent pour le pain. Si personne ne donne de l’argent, alors ils sont libérés… Mais pas sans avoir été torturés, pour qu’ils apprennent leur leçon !» explique le responsable. Les détenus considérés comme «terroristes», ou ceux qui ont travaillé avec les NDS, sont tout bonnement tués s’ils n’acceptent pas de collaborer… Sauf, peut-être, s’ils ont de l’entregent : selon le même responsable, sur 80 hommes embastillés par les talibans depuis quatre mois, dont certains étaient accusés d’appartenir au groupe État islamique, 50 ont été libérés.

Attaqué au couteau cet automne par des talibans, Atiq vit désormais caché, avec quatre autres jeunes hommes, dans la périphérie de Kaboul. Nava Jamshidi pour Le Figaro.

Un message réveille les téléphones. «Ils sont dans l’immeuble voisin : tenez-vous prêts !» alerte un membre d’un groupe sur un réseau social, qui rassemble des chercheurs, journalistes et autres acteurs de la société civile afghans et étrangers. En cette fin de mois de février, les autorités ont entamé une vaste opération de fouilles à Kaboul et dans d’autres villes afghanes. L’opération coïncide avec l’approche du printemps, la «saison des combats». Des groupes armés continuent en effet d’opposer au régime une résistance à bas bruit, localisée mais persistante, en particulier dans la région du Panchir. Sur les applications de messagerie ou par le bouche-à-oreille, les Kaboulis se tiennent au courant de la progression des redoutées «talochi» (les fouilles). Chez les familles pachtounes (l’ethnie dont sont issus la plupart des talibans), les inquisiteurs se montrent plus courtois. Chez les Occidentaux aussi : lorsqu’ils ont fouillé le logement du Figaro, la dizaine de vingtenaires barbus, munis de masques chirurgicaux «à cause du coronavirus», ont même accepté de retirer leurs chaussures à l’entrée. Dans les quartiers panchiris en revanche, les maisons sont vandalisées et plusieurs personnes ont été arrêtées sans que leurs proches aient, à ce jour, de leurs nouvelles. Plusieurs témoins rapportent que les talibans déchirent parfois les passeports afin d’empêcher les gens de quitter le pays. Les étudiants en religion, bien plus corrompus que jadis, tiennent par ailleurs le bureau des passeports, où le coût d’un exemplaire dépasse les mille dollars.

Ce n’est qu’une question de temps avant que nous soyons arrêtées à notre tour

Sadreh, 24 ans.

Dans ce nouvel Afghanistan en proie à la pire catastrophe humanitaire au monde selon l’ONU, le désespoir s’ajoute à la terreur. Alors, pour éviter les problèmes, les délations se multiplient. Dans un salon de thé du centre-ville de Kaboul, Aïcha et Sadreh discutent dans un recoin sombre de l’espace réservé aux familles et, par extension, aux femmes. Elles ne se prénomment pas vraiment ainsi, et ne se rencontrent qu’une fois par semaine pour ne pas éveiller les soupçons de leurs voisins. «Nous sommes en alerte rouge,» déclare Sadreh, 24 ans. Son air grave détonne avec son visage enfantin. «De nombreuses femmes affiliées au réseau féministe auquel nous appartenons ont été arrêtées par les talibans. Elles connaissent nos noms, nos adresses… Ce n’est qu’une question de temps avant que nous soyons arrêtées à notre tour», s’inquiète-t-elle.

«Même si les filles ne parlent pas, les talibans trouveront toutes les informations qu’ils veulent dans leurs téléphones portables», tranche son amie, cheveux courts coiffés d’une imitation de foulard Dior. «Ils y trouveront, si ce n’est déjà fait, nos numéros ainsi que tout plein de messages incriminants», détaille-t-elle, comme des préparatifs de réunions et de manifestations ou encore des insultes à ces «vieux mecs des campagnes». «J’ai en tête la vision de nos téléphones, roses et décorés d’autocollants, sur un bureau du ministère de l’Intérieur, et c’est aussi drôle que sinistre !», sourit Sadreh avant de laisser choir sa tête dans ses mains.

«Talibans 2021»

Ces jeunes femmes risquent la prison, la torture ou la mort… Mais qu’importe. «Perdues pour perdues, autant faire quelque chose !», fanfaronne Sadreh, animée, dit-elle dans un anglais soigné, par «une sorte de besoin viscéral de lutter contre ces vieux bonshommes». Mariée de force à l’adolescence à un mari «particulièrement cruel», ayant plusieurs fois tenté de la tuer, elle a été recueillie il y a environ un an par «des femmes qui, déjà, s’occupaient de cacher d’autres femmes». Ces refuges pour victimes de violences conjugales ont été démantelés dès la venue des talibans au pouvoir. Certaines occupantes ont été emprisonnées ; D’autres sont à la rue. Les plus infortunées ont été retrouvées par leurs époux ou bien les ont rejoints, faute d’alternative. Alors, Sadreh a décidé d’agir à son tour.

Devenue «résistante», selon ses propres mots, cette ancienne étudiante en droit chapeaute un réseau informel qui loue en secret, grâce à des fonds étrangers, des appartements désaffectés pour y loger des femmes en errance. Elles ont fui un mari violent, une famille tyrannique ou encore les talibans. Ces trois catégories se confondent souvent : depuis la victoire des fondamentalistes, de nombreux Afghans se sont ralliés à eux, par opportunisme ou terreur. Des hommes, surnommés péjorativement «talibans 2021» par les caciques du mouvement, profitent de liens familiaux ou amicaux avec les nouveaux gouvernants pour exercer une pression sur des femmes qu’ils convoitent, des rivaux en affaires ou toute personne qu’ils souhaitent extorquer. «Quasiment tout le monde connaît des talibans. Alors, beaucoup se sont rapprochés du cousin nouvellement promu chef de la police, gérant d’un checkpoint ou employé d’un ministère», explique Sadreh. Certains ont eux-mêmes rejoint les rangs des forces armées talibanes ou occupent des emplois fictifs dans des institutions dysfonctionnelles, mais qui confèrent à ceux qui y siègent un pouvoir indiscutable.

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Au début de l’année, l’un des foyers pour femmes, mis en place par une féministe afghane exilée aux États-Unis, a été découvert par les talibans. Une trentaine de militantes, particulièrement actives dans les manifestations anti-talibans qui émaillent la capitale depuis l’automne, s’y étaient regroupées. Elles ont toutes été arrêtées. Le 19 janvier, Tamana Zaryabi Paryani, l’une des meneuses des cortèges féministes, a suscité l’effroi en diffusant en direct sur les réseaux sociaux ses supplications alors que les talibans, de l’autre côté de sa porte d’entrée, venaient pour l’arrêter. Elle ne serait relâchée, ainsi que trois autres camarades, que le mois suivant. Depuis, elle a coupé les ponts avec quasiment toutes ses connaissances.

Certaines prisonnières n’ont été libérées qu’après avoir – ainsi que plusieurs membres de leurs familles – signé un contrat au ministère de l’Intérieur promettant qu’elles ne divulgueraient à qui que ce soit, et encore moins aux médias, ce qu’elles ont subi en prison. D’autres ont même diffusé une vidéo, de toute évidence orchestrée par les autorités, sur laquelle elles disent, assises ensemble et l’air hagard, n’avoir manifesté pour leurs droits que pour émouvoir la communauté internationale afin d’obtenir un visa.

Ce n’est que le début. La police des mœurs va se faire de plus en plus visible. Quand je pense que les Occidentaux en sont encore à tenter de persuader les talibans d’inclure des femmes dans leur gouvernement !

Un haut fonctionnaire issu du gouvernement déchu et qui, contrairement à la majorité de l’élite kaboulie, a choisi de rester au service de l’État.

Toutes les femmes qui ont été libérées ont changé de numéro de téléphone et sont parties se réfugier chez des proches en province. «C’est le cas de ma meilleure amie,» témoigne Nassiba. «Nous n’avons discuté que brièvement au téléphone, il y a quelques jours», confie la jeune femme en ce début de mois de mars. «Ses phrases n’avaient aucun sens, mais elle a tout de même réussi à m’avouer qu’elle avait été violée en prison», affirme-t-elle. «J’ai essayé de la réconforter, je lui ai demandé si nous pouvions nous rencontrer, mais elle avait l’air terrifié et dans un état second. Elle a refusé», se désole Nassiba. Depuis, son amie est injoignable.

En septembre, les talibans se sont empressés de remplacer le ministère des Femmes par un ministère de la Prévention du vice et de la Promotion de la vertu. Selon un haut fonctionnaire issu du gouvernement déchu et qui, contrairement à la majorité de l’élite kaboulie, a choisi de rester au service de l’État «pour qu’il ne s’effondre pas», le ministre de la Prévention du vice et de la Promotion de la vertu a commencé à déployer des émissaires dans les autres institutions étatiques… «Pour veiller à ce que tous les employés respectent les codes vestimentaires, prient cinq fois par jour et toutes ces sortes de choses», lui a-t-on signifié. Bientôt, dit-il, ces surveillants seront postés dans tous les bâtiments publics du pays. «Ce n’est que le début. La police des mœurs va se faire de plus en plus visible. Quand je pense que les Occidentaux en sont encore à tenter de persuader les talibans d’inclure des femmes dans leur gouvernement !» raille le quadragénaire qui, dépité, songe pour la toute première fois à quitter ses fonctions, et même le pays.

Prisons vidées

Ailleurs. D’une main, la jeune femme rabat un châle beige sur son corps hâve et maigre ; l’autre tremble trop. De froid et aussi d’autre chose. D’angoisse ? «Bien sûr : la mort m’attend dehors, ou peut-être la torture, mais je préfère la mort.» Livide, elle s’est recroquevillée par terre contre un mur du même ton dont elle semble émaner. Sana a 18 ans et elle n’existe plus. Pas plus que sa sœur Maryam et leur amie Atifa, elles aussi retranchées dans cette chambre qui n’existe pas non plus. Nous ne sommes nulle part, dans l’un des appartements loués par l’organisation de Sadreh.

«Qui préférerait la torture à la mort ?», rebondit justement Maryam, aussi ronde que sa cadette est rachitique. «Nous ne voulons pas être courageuses, nous n’avons pas choisi cette existence. On vivait et maintenant on se cache.» Les jeunes femmes ont donné à leur havre l’air d’un cocon douillet. Le lit, recouvert d’une couette aux motifs de chats, est flanqué d’une coiffeuse jonchée de tubes de maquillage. Deux rideaux mauves superposés cachent les jeunes femmes du reste du monde (nous sommes au rez-de-chaussée). De l’extérieur, les chiens errants aperçoivent tout au plus des spectres incertains.

Pour les rencontrer, il a fallu convaincre une interlocutrice anonyme, responsable de l’ONG informelle, sur un réseau crypté. Puis emprunter une route longue ponctuée de détours, «pour semer d’éventuels indiscrets», selon la dame sans nom.

Les talibans avaient menti : peu après notre retour chez nous, ils ont fait irruption un matin. Ils ont tiré partout. Mes deux parents sont morts. Mes frères et sœurs ont fui ; certains ont été arrêtés. À ce jour, je n’ai aucune nouvelle d’eux

Atifa, 20 ans, originaire de Hérat.

À leur arrivée au pouvoir, puisqu’ils ne pouvaient pas maintenir les prisons, les talibans les ont vidées de leurs occupants… Libérant terroristes, criminels mais aussi de nombreux hommes condamnés pour violences domestiques. Ceux-ci se sont alors mis en quête de leurs épouses et de tous ceux qui avaient participé à les enfermer. Les nouveaux maîtres du pays rendirent la tâche facile : juges et avocats furent traqués, les dossiers dans leurs bureaux dérobés… Et avec ces derniers, une kyrielle de contacts, dont ceux des parties civiles.

Sana se tait. Elle avait pourtant commencé à parler la première, un peu, d’une voix timide, mais semble s’enfoncer encore dans le mur comme dans du coton, grelottante, ses yeux noisette rivés sur ses longs doigts fins qui ne cessent de trembler. D’un geste mécanique, primal, Maryam se rapproche de sa sœur. Toute à son étreinte, elle se change à son tour en ectoplasme muet.

Atifa prend le relais. Assise en tailleur sur le lit, leur amie a un visage poupin, soigneusement maquillé. Ses longs cheveux noirs, dorés par endroits au henné, son jean moulant et sa grâce rappellent l’allure raffinée des actrices des séries télévisées qui, il y a encore peu, faisaient rêver les jeunes Afghanes.

Jusqu’au soir, Lady Sima et ses compagnons d’amour et d’infortune danseront sans arrêt. Nava Jamshidi pour Le Figaro.

Membre de l’équipe nationale de gymnastique, issue d’une famille de la classe moyenne, elle a grandi à Hérat, deuxième ville du pays connue pour sa brillante histoire littéraire. Comme nombre de jeunes citadines, Atifa a été abreuvée de possibles par les organisations internationales décernant financements, prix, diplômes et autres miroirs aux alouettes, ébréchés dès l’entrée fracassante des talibans dans le Palais présidentiel.

«Dès que les talibans se sont emparés de Hérat, nous avons su que notre belle vie était terminée», souffle la jeune femme de 20 ans dans un persan distingué. Il y a une quinzaine d’années, un trafiquant d’opium, par ailleurs membre du mouvement taliban, avait voulu épouser l’une de ses sœurs alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Son père s’était interposé. Le prétendant fut d’ailleurs arrêté pour ses activités illicites, et incarcéré quinze ans… Mais, lorsque les talibans ont envahi Hérat début août, ils ont vidé – comme partout ailleurs – les prisons. Dès sa sortie, le mafieux éconduit est venu récupérer sa promise. «Il est apparu chez nous avec un groupe de talibans armés. Ma sœur était en larmes, mais nous n’avons rien pu faire. Le soir même, mes parents, mes autres frères et sœurs et moi-même avons déménagé très loin de peur de subir des représailles, d’autant que mon père avait travaillé pour le gouvernement», raconte la jeune femme, sans jamais lever les yeux.

Je n’avais pas de téléphone, ni personne à appeler. Alors, j’ai creusé moi-même leur tombe. Avec mes mains et une pelle trouvée près du cimetière, j’ai enterré mes parents

Atifa, 20 ans, originaire de Hérat.

À la fin de l’automne, le nouveau gouvernement décréta une amnistie générale pour toute personne ayant travaillé auprès des forces afghanes, de l’administration précédente ou bien des étrangers. «Nous vivions cachés, sans aucun confort et voulions rentrer chez nous… Alors, nous avons choisi de croire leurs promesses», soupire Atifa. Elle s’arrête de parler. Son regard se fige, perdu dans des souvenirs dont les scènes semblent se dérouler là, sur le tapis rose de cette chambre de jeune fille. Ses amies l’observent pudiquement du coin de l’œil. Sana continue de trembler. Maryam de soupirer. Atifa s’excuse, semble se reprendre. Fond en larmes après avoir balbutié quelques mots.

Vingt minutes plus tard, elle termine son histoire. «Les talibans avaient menti : peu après notre retour chez nous, ils ont fait irruption un matin. Ils ont tiré partout. Mes deux parents sont morts. Mes frères et sœurs ont fui ; certains ont été arrêtés. À ce jour, je n’ai aucune nouvelle d’eux.» La jeune femme, blessée, a passé deux mois dans le coma. «À ma sortie de l’hôpital, j’ai écumé la ville en quête de mes parents. Finalement, je les ai trouvés dans la chambre froide d’une morgue. Je n’avais pas de téléphone, ni personne à appeler. Alors, j’ai creusé moi-même leur tombe. Avec mes mains et une pelle trouvée près du cimetière, j’ai enterré mes parents», lâche-t-elle.

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Maryam quitte la pièce sans offrir de prétexte ; revient dix minutes plus tard munie d’un plateau de jus de fruits. Sana, diaphane, n’a pas quitté son mur. Elle semble le soutenir, Sisyphe famélique aux traits d’adolescente.

«La promesse d’amnistie faite par les dirigeants talibans n’a pas empêché les chefs locaux d’exécuter ou de faire disparaître d’anciens membres des forces de sécurité afghanes, d’anciens fonctionnaires, ou de régler leurs comptes avec des rivaux», souligne Patricia Gossman, directrice adjointe de la division Asie de Human Rights Watch.

Peu après avoir donné à ses parents la sépulture qu’elle pouvait, Atifa a rejoint Kaboul. «Une amie m’a mise en contact avec ce réseau clandestin de femmes extraordinaires. Depuis deux mois, je loge ici, avec Maryam et Sana qui ont des histoires similaires à la mienne ainsi qu’à celle de ma sœur mariée de force au taliban. Elles sont devenues mes meilleures amies», résume-t-elle.

«Ils ont tiré dans le tas en hurlant»

Dans un quartier aux abords de la ville, au bout d’une allée criblée de nids-de-poule, est niché un autre sanctuaire : celui d’Atiq et de quatre autres jeunes hommes qui s’identifient tous comme membres de la communauté homosexuelle ou transgenre. «Bienvenue chez Lady Sima !», lance Atiq, qui se voudrait femme et préfère qu’on l’appelle par son nom de scène. Avant l’accession des talibans au pouvoir, le trentenaire dansait, grimé en femme, lors de fêtes organisées par des édiles provinciaux. «Il était très prisé et en avait fait son métier !», abonde l’un de ses amis, lui-même créateur de vêtements courus du Tout-Kaboul, et qui conserve dans son téléphone des photographies de ses soirées arrosées avec des chanteuses et actrices connues.

Aujourd’hui, ils ne sortent presque jamais. Tous disent avoir été harcelés ou violentés par des membres du mouvement taliban, qui interdit l’homosexualité. «Un soir d’automne, après la prise de pouvoir par les talibans, je me produisais lors d’une fête à Djalalabad», capitale de la province qui jouxte Kaboul, raconte Atiq tout en se maquillant devant un petit miroir tenu par un ami. «Mais les talibans s’y étaient infiltrés : ils font cela, parfois, pour arrêter un maximum de personnes en même temps. Ils ont tiré dans le tas en hurlant et m’ont attaqué au couteau. J’en ai encore des cauchemars», bredouille-t-il. Il lève sa chemise, montre une énorme cicatrice sur son ventre et une autre sur son avant-bras. «Tout le monde a détalé, mais moi, ils m’ont agressé», murmure-t-il, les larmes aux yeux, incapable d’en dire davantage. L’un des autres jeunes hommes confirme son histoire : plusieurs talibans armés auraient violé son ami, le laissant ensuite pour mort, dans une mare de sang.

Avant l’accession des fondamentalistes au pouvoir, Atiq, membre de la communauté homosexuelle ou transgenre d’Afghanistan, dansait lors de fêtes, grimé en femme, sous le nom de Lady Sima. Nava Jamshidi pour Le Figaro.

À Kaboul, un café connu pour être fréquenté de la communauté LGBT a récemment été investi par les talibans, qui y ont arrêté une dizaine de personnes. «Ils sont tellement hypocrites», fulmine Karim, tout juste 18 ans, le poignet tatoué avec le nom de son amoureux. «En ce qui me concerne, un taliban qui aimait les garçons m’a obligé à l’accompagner au restaurant et à passer du temps avec lui, m’envoyant des dizaines de messages menaçants si je ne répondais pas assez vite. J’ai réussi à m’en défaire il y a un mois, en changeant de numéro de portable et en me cachant dans un hôtel bas de gamme.»

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Dans un rapport publié conjointement en janvier dernier, les organisations Human Rights Watch et OutRight Action International estiment que «de nombreuses personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres ont été victimes de viols collectifs, d’attaques en meute ou ont été agressées par des proches ayant rejoint les talibans. Ces personnes n’ont aucun espoir que les institutions étatiques les protégeront».

Alors que des talibans patrouillent juste au-dehors, Lady Sima pose sa palette de poudres irisées sur le rebord de la fenêtre et s’assure que le rideau est bien tiré. Atiq n’est plus. Ses larmes ont séché. L’un de ses amis fait résonner la chanson d’un film indien connu, et elle se met en piste. Enchaînant déhanchés et pas de danse outranciers, la diva se perd dans une transe lascive. Elle rit, son auditoire applaudit, on lance un autre morceau. «Je suis libre !», hurle-t-elle, trempée de sueur, faisant virevolter autour de sa tête un voile à la manière d’un strip-tease. Son khôl fond en ridules noirâtres sur ses joues. Peu importe. Jusqu’au soir, Lady Sima et ses compagnons d’amour et d’infortune danseront sans arrêt.


Madame Ahmadi, professeure avant, aujourd’hui cireuse de chaussures sous le règne des talibans

«Ils ont fermé l’école… Et m’ont interdit de revenir», raconte Madame Ahmadi. Nava Jamshidi pour Le Figaro.

En route pour un autre quartier, nous passons une femme installée par terre. Lunettes de soleil sur le nez, l’air fier, elle a déployé un arsenal de tubes de cirage, brosses, carnets et autres semelles sur le trottoir autour d’elle. Tête haute et moue boudeuse, la quinquagénaire semble siéger sur un trône invisible. Ici, «Madame Ahmadi» est une icône qu’on respecte : les enfants des rues comme les passants en costume la saluent, lui sourient. «C’est que jusqu’à tout récemment, j’étais professeure !» explique-t-elle doctement.

Nous les femmes, nous avons de la ressource : quand les hommes détruisent tout, nous restons fières et fortes. On peut compter sur nous !

Madame Ahmadi.

Dans une école primaire, elle enseignait le Dari, la langue locale, aux fillettes de six à onze ans. Mais, lorsque les Talibans sont arrivés au pouvoir, «ils ont fermé l’école… Et m’ont interdit de revenir,» dit-elle. Remplacée dans sa classe par une maîtresse plus en phase avec le programme scolaire religieux imposé par les extrémistes, elle refuse de se poser en victime. «Mon époux ne travaille pas, et ma fille aînée a aussi perdu son emploi. Je suis la seule à ramener de l’argent à la maison !» assène Madame Ahmadi. «Je n’ai aucune honte à cirer des chaussures,» s’empresse-t-elle d’ajouter : «Nous les femmes, nous avons de la ressource : quand les hommes détruisent tout, nous restons fières et fortes. On peut compter sur nous !»

*Les prénoms ont été changés


De nos envoyées spéciales Margaux Benn (texte) et Nava Jamshidi (photos) – Édition web par Rozenn Morgat


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