Portrait – Hakima Alizada, avocate afghane, reconstruit une vie à Montluçon (Allier)

 

Centre France

Les talibans ont forcé Hakima Alizada, 36 ans, à fuir à deux reprises l’Afghanistan. La première fois, elle était petite, elle devait avoir dix ans et sa famille avait fui vers le Pakistan, puis l’Iran.

La fuite avec sa fille depuis Bamiyan

La deuxième fois, c’était en août 2021, avec l’arrivée des extrémistes au pouvoir par les armes. « C’est plus dur, en tant qu’adulte », dit Hakima, qui a dû prendre la responsabilité de l’exil pour elle et sa fille, Hamida, 18 ans, depuis Bamiyan vers Paris où elle est arrivée le 23 août. « Je n’aurais pas choisi cette vie pour nous deux », raconte cette avocate, réfugiée à Montluçon depuis début septembre 2021, où mère et fille sont accompagnées par le Théâtre des Ilets :

J’ai laissé mon métier, ma maison, ma voiture… J’ai travaillé énormément pour tout ça, ça n’est pas tombé du ciel. J’ai laissé aussi les femmes que je défendais. Ça a été un vrai choc. Les efforts de vingt ans dans le pays ont été détruits en l’espace d’une semaine.

Hakima Alizada parle pour les femmes de son pays

Elle contient un sanglot et poursuit son récit, pour qu’« on n’oublie pas les femmes afghanes, qu’on les aide en portant leurs voix ». Hakima Alizada sait de quoi elle parle, évidemment. Mais son parcours témoigne d’une lutte de tous les instants pour faire valoir sa liberté, dans une société hautement patriarcale. À la maison, c’est le père qui décide. Plus tard, c’est le mari.

À 16 ans, Hakima Alizada a accepté de se marier. Le couple vit alors en Iran. Attends rapidement un enfant. « Quand il a eu quatre mois, mon mari a décidé de rentrer en Afghanistan. À Herat. » C’est à quelques kilomètres de la frontière perse.

Le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée des droits des femmes, Hakima Alizada était invitée par le tribunal judiciaire de Montluçon. 

Elle reprend ses études en cachette de son mari

Sa petite sœur suit une autre voie, celle des études de médecine. « Je me suis dit pourquoi pas moi?? » Parce que le père d’Hamida s’y oppose. Hakima persiste. Le matin, elle travaille dans un atelier de couture, l’après-midi, en cachette, elle poursuit son éducation dans un lycée privé : 

Je rentrais à la maison avant lui, pour faire mes devoirs. Un jour, j’ai poussé les cahiers sous une armoire. Ils étaient mal dissimulés. Mon mari est tombé dessus. J’ai dit la vérité.

Et les coups sont tombés. À force d’argumenter, elle le convainc de poursuivre ses études jusqu’à l’examen final. Diplômée, elle enchaîne avec l’université, avec les mêmes réticences du mari. « Il avait alors un niveau d’études inférieur. Je n’étais pas loin de l’indépendance, d’avoir une vie sociale séparée de la sienne. »

Le début de sa vie d’avocate, il y a sept ans

L’idée ne passe pas. Il y a huit ans, c’est le divorce. Un an après, elle démarre son activité d’avocate, et se spécialise rapidement dans la défense des femmes. « Je faisais aussi partie d’une commission de droits humains. » Éducation, santé, accueil des réfugiés, les prisons, elle enchaîne les prises de parole, dans la presse, à la radio, à la télévision, malgré l’adversité : 

Je n’étais pas directement menacée par les talibans, j’étais quand même connue par mon travail. Je me sentais menacée. Et je voyais le danger pour ma fille

Mère et fille apprennent le français

Hamida est inscrite au lycée Paul-Constans de Montluçon où elle apprend le français. « En septembre, je ne sais pas encore ce que je ferai. Peut-être en seconde ou en première, selon mon niveau », explique l’adolescente.

Hakima apprend aussi le français, à la MJC de Fontbouillant. Il faut qu’elle le maîtrise suffisamment pour pouvoir poursuivre ses études ici, en faculté de droit bien sûr. Mais elle attend que les démarches administratives avec l’Offi (Office français de l’immigration et de l’intégration) aboutissent. C’est toujours trop long. « Les gens me disent d’être patiente. Que c’est la France… », sourit-elle.

Sa vie pour le moment est ici. Même si son regard est là-bas : 

Je veux retourner en Afghanistan, mais sans les talibans au pouvoir. Mes parents vivent là-bas encore, mon petit frère aussi. Je m’inquiète pour lui. Il est journaliste.

Sa sœur, celle qui est médecin, s’en est sortie. Depuis deux mois, elle a trouvé refuge aux États-Unis. 

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Seher Turkmen
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