{"id":1065,"date":"2001-10-29T11:32:34","date_gmt":"2001-10-29T10:32:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.negar-afghanwomen.org\/2\/?p=1065"},"modified":"2022-09-02T16:02:11","modified_gmt":"2022-09-02T14:02:11","slug":"flamme-afghane","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.negar-afghanwomen.org\/2\/flamme-afghane\/","title":{"rendered":"Flamme afghane"},"content":{"rendered":"<p>Portrait<\/p>\n<p><strong>Flamme afghane<a href=\"https:\/\/www.negar-afghanwomen.org\/2\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/200_290265_vignette_20141107-155508.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-1025 alignleft\" src=\"https:\/\/www.negar-afghanwomen.org\/2\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/200_290265_vignette_20141107-155508.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"274\"\/><\/a><\/strong><\/p>\n<p>par <a href=\"https:\/\/www.liberation.fr\/auteur\/pascale-nivelle\/\">Pascale Nivelle<\/a><\/p>\n<p>publi\u00e9 le 29 octobre 2001 \u00e0 1h24<\/p>\n<p>Elle a un sifflet autour du cou, en acier brillant au bout d&rsquo;un cordon noir. Le sifflet des profs de gym, ces gens souvent sans histoire. Shoukria Haidar en a l&rsquo;aspect \u00e9ternel. Les baskets hors mode, le sac de sport \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule trahissent une longue habitude, comme la voix, faite pour r\u00e9sonner sous un pr\u00e9au. Sinon qu&rsquo;elle fume beaucoup pour un ma\u00eetre auxiliaire de coll\u00e8ge, le sien est \u00e0 Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, et que son portable ne cesse de ronronner. Elle dit pardon, en roucoulant le r, et r\u00e9pond parfois en persan, langue lointaine. \u00abTous les Afghans ont une histoire\u00bb, dit- elle. Elle ne racontera pas celle de la prof de gym c\u00e9libataire de 43 ans qui vit \u00e0 La Courneuve. Un geste du pouce et de l&rsquo;index signifie qu&rsquo;il faut gagner sa vie, c&rsquo;est tout. Et que cette vie-l\u00e0 n&rsquo;en est pas une.<\/p>\n<p>Elle a rat\u00e9 le jour de la rentr\u00e9e. Pas de mot d&rsquo;excuse, son autre vie, pr\u00e9sidente de l&rsquo;association Negar, la retenait. Bloqu\u00e9e parmi les r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 la fronti\u00e8re pakistanaise, quand des communiqu\u00e9s balan\u00e7aient entre la vie et la mort du commandant Massoud. Shoukria n&rsquo;a jamais vu Massoud l\u00e0-bas, mais a parl\u00e9 \u00e0 ses assassins kamikazes, vingt heures avant l&rsquo;explosion de leur Betacam. \u00abJ&rsquo;\u00e9tais dans le m\u00eame h\u00e9licopt\u00e8re, en transit vers les camps, eux avaient rendez-vous avec Massoud. Ils ont failli ne jamais arriver, tout le monde les trouvait bizarres, les douaniers, les officiels. Ils se disaient arabes, puis marocains, journalistes, membres d&rsquo;une association culturelle musulmane bas\u00e9e \u00e0 Londres. Ils avaient des passeports belges et des visas pakistanais, de gros pantalons de velours en plein \u00e9t\u00e9. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s intrigu\u00e9e, je leur ai pos\u00e9 des questions. Mais ils n&rsquo;exprimaient rien, ils \u00e9taient fades.\u00bb Le surlendemain avait lieu l&rsquo;attentat. Comme tous ceux qui avaient trouv\u00e9 les journalistes \u00abbizarres\u00bb, elle regrette. \u00abMais qu&rsquo;est-ce que je pouvais faire?\u00bb.<\/p>\n<p>Vingt et un ans qu&rsquo;elle se pose cette question. En 1980, ses parents ont r\u00e9pondu pour elle: \u00abPars.\u00bb Les Sovi\u00e9tiques dans Kaboul, la r\u00e9pression \u00e9tait en marche. Shoukria venait de se faire \u00abvirer\u00bb de son job au Comit\u00e9 olympique, \u00e9pur\u00e9 \u00abcomme partout\u00bb. Son fr\u00e8re avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9 plusieurs fois, pour avoir manifest\u00e9 avec des opposants. Son cousin, arr\u00eat\u00e9 le matin de son mariage, avait disparu. \u00abTout autour de moi, cela se vidait. J&rsquo;avais 22 ans, je ne comprenais pas tout, sauf que cela sentait mauvais et je n&rsquo;\u00e9tais pas du genre \u00e0 me taire. Mes parents ont pris peur.\u00bb Elle part pour Peshawar avec un visa de trois mois, \u00able temps que \u00e7a s&rsquo;arrange\u00bb. Puis \u00e0 Paris, invit\u00e9e par une amie, \u00aben attendant que cela se calme\u00bb. De visas en permis de s\u00e9jour, d&rsquo;espoirs en d\u00e9ceptions, vingt ans ont pass\u00e9, elle y est encore avec un seul d\u00e9sir: revivre \u00e0 Kaboul. Malgr\u00e9 la famille an\u00e9antie, les six fr\u00e8res et soeurs dispers\u00e9s dans le monde, la soeur morte en accouchant \u00e0 Kaboul, ses souvenirs d&rsquo;enfance saccag\u00e9s. \u00abIl n&rsquo;y avait aucune distinction entre gar\u00e7ons et filles, nous sortions au th\u00e9\u00e2tre, au cin\u00e9ma, nous allions au lyc\u00e9e en jean serr\u00e9. L&rsquo;uniforme comprenait un foulard, nous le portions autour du cou, c&rsquo;\u00e9tait la mode.\u00bb<\/p>\n<p>Le p\u00e8re, commer\u00e7ant, enseignait un Coran de tol\u00e9rance \u00e0 ses enfants, et organisait de longues lectures de po\u00e9sie et de musique en famille. Personne ne s&rsquo;\u00e9tonnait des hippies par milliers l&rsquo;\u00e9t\u00e9. Les filles \u00aben culotte et soutif\u00bb attiraient des regards intrigu\u00e9s, moins hostiles que pour le tchadri: \u00abA l&rsquo;universit\u00e9, il y en avait quelques-uns. On trouvait que c&rsquo;\u00e9tait la honte, inimaginable, on plaignait les pauvres filles l\u00e0-dessous, victimes de la tradition.\u00bb Shoukria s&rsquo;int\u00e9ressait au monde, lisait des livres en persan venus d&rsquo;Iran o\u00f9 ne r\u00e9gnaient pas encore les ayatollahs. \u00abA 11 ans, j&rsquo;ai achet\u00e9 un livre avec mon argent de poche, Au Vi\u00eat-nam, il ne pleuvra pas toujours, l&rsquo;histoire d&rsquo;un gar\u00e7on et d&rsquo;une fille qui combattent pour la libert\u00e9 contre l&rsquo;Am\u00e9rique. A la fin de la guerre du Vi\u00eat-nam, on \u00e9tait tout un groupe de lyc\u00e9ens, qui sillonnait la ville en chantant. On ne se doutait pas que le prochain Vi\u00eat-nam serait l&rsquo;Afghanistan.\u00bb Shoukria se voyait ing\u00e9nieur, brillait au basket, au ping-pong et au karat\u00e9 dans les comp\u00e9titions nationales, et n&rsquo;aurait jamais pens\u00e9 quitter son pays.<\/p>\n<p>A Paris, elle ne prend pas la peine d&rsquo;apprendre le fran\u00e7ais. Mais tente de comprendre \u00able travailleur\u00bb, dont parlaient ses lectures de jeunesse, dans les milieux gauchistes kaboulis. Comme les jeunes maos fran\u00e7ais qui \u00abs&rsquo;\u00e9tablissaient\u00bb dans les ann\u00e9es 70, elle passe un an \u00e0 la cha\u00eene dans une usine de p\u00e2tisserie. Et comprend vite qu&rsquo;elle ne pourra pas comprendre: \u00abQuand on sait qu&rsquo;on peut claquer la porte, on ne peut pas rentrer dans la peau d&rsquo;un ouvrier.\u00bb Ce sera l&rsquo;universit\u00e9 de Nice, un Capes de sport, et les premiers coll\u00e8ges de la banlieue parisienne. Vie d&rsquo;exil, les jambes sur les stades et la t\u00eate l\u00e0-bas.<\/p>\n<p>Elle revient en Afghanistan l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1995, vingt jours, le temps de voir les ruines, la mis\u00e8re et les milliers d&rsquo;amput\u00e9s de la guerre. Et aussi que tout n&rsquo;est pas perdu, malgr\u00e9 la \u00abguerre des seigneurs\u00bb apr\u00e8s la chute du r\u00e9gime prosovi\u00e9tique: les \u00e9coles et les h\u00f4pitaux fonctionnent, les jeunes s&rsquo;amusent, les femmes travaillent. A la rentr\u00e9e, elle d\u00e9cide de monter un projet d&rsquo;aide au sport f\u00e9minin. Un mois apr\u00e8s, les talibans prennent Kaboul. \u00abLe ciel m&rsquo;est tomb\u00e9 sur la t\u00eate, raconte-t-elle. Je savais que les talibans, c&rsquo;\u00e9tait comme les nazis \u00e0 Paris. La terreur, l&rsquo;interdiction de chanter, la mosqu\u00e9e \u00e0 coups de b\u00e2ton, l&rsquo;interdiction aux femmes de regarder la lumi\u00e8re, aux enfants de jouer. C&rsquo;est une force de frappe qui ne rel\u00e8ve ni de la folie, ni des traditions. Par des d\u00e9crets officiels, ils ont \u00e9radiqu\u00e9 tous les droits et libert\u00e9s \u00e9l\u00e9mentaires.\u00bb Shoukria Haidar fonde Negar (un pr\u00e9nom f\u00e9minin qui signifie amour) pour venir en aide aux femmes afghanes, cr\u00e9er des \u00e9coles clandestines, des centres de soins, lancer des campagnes de presse. Elle y parvient. En 2000, quand Elle, apr\u00e8s bien d&rsquo;autres, affiche une femme en tchadri \u00e0 sa Une, son premier combat m\u00e9diatique est remport\u00e9. En juin, 300 femmes afghanes rencontrent 45 Occidentales \u00e0 Douchanb\u00e9 (Tadjikistan), pour adopter une D\u00e9claration des droits fondamentaux de la femme afghane, approuv\u00e9e par Massoud. Negar, 600 adh\u00e9rents, essaime des comit\u00e9s, intervient \u00e0 l&rsquo;ONU ou aupr\u00e8s du quai d&rsquo;Orsay quand celui-ci re\u00e7oit officiellement \u00able ministre taliban de la Sant\u00e9\u00bb. \u00abJ&rsquo;y passe ma vie\u00bb, dit Shoukria, son t\u00e9l\u00e9phone portable et sa voiture pour bureau.<\/p>\n<p>Trente ans apr\u00e8s le Vi\u00eat-nam, elle est favorable aux interventions am\u00e9ricaines, mais reste vigilante, vite virulente sur les grandes manoeuvres politiques et diplomatiques: \u00abIl faut que le Pakistan arr\u00eate de manoeuvrer. Et ces \u00ab\u00a0talibans mod\u00e9r\u00e9s\u00a0\u00bb, on se fout du monde, cela n&rsquo;existe pas. Tant qu&rsquo;il y aura un taliban au pouvoir, les femmes souffriront.\u00bb Au dernier coup de sifflet contre les talibans, Shoukria repartira.<\/p>\n<p>photo FRED KIHN<\/p>\n<p>Shoukria Haidar en huit dates :<\/p>\n<p>1957: Naissance \u00e0 Ma\u00efdan, pr\u00e8s de Kaboul.<\/p>\n<p>1975: Baccalaur\u00e9at.<\/p>\n<p>1978: Elle travaille au Comit\u00e9 olympique. Coup d&rsquo;Etat prosovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>1980: Elle s&rsquo;exile.<\/p>\n<p>1989: Retrait de l&rsquo;Arm\u00e9e rouge, dix ans apr\u00e8s l&rsquo;invasion.<\/p>\n<p>1996: Prise de Kaboul par les talibans.<\/p>\n<p>1998: Elle obtient la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Juin 2000: Conf\u00e9rence de Douchanbe.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Portrait Flamme afghane par Pascale Nivelle publi\u00e9 le 29 octobre 2001 \u00e0 1h24 Elle a un sifflet autour du cou, en acier brillant au bout d&rsquo;un cordon noir. Le sifflet des profs de gym, ces gens souvent sans histoire. 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