« Ne déroulons pas le tapis rouge aux talibans »

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02/07/2026

ENTRETIEN. Shoukria Haidar, la présidente de l’association Negar en soutien aux femmes d’Afghanistan s’insurge contre ce qu’elle considère comme l’officialisation du régime taliban par l’Union européenne.

Une banderole portant l’inscription « Honte » devant le siège de la Commission européenne en signe de protestation contre une réunion avec une délégation des talibans, à Bruxelles, le 23 juin 2026. AFP

L’association Negar, qui œuvre pour la défense des droits des femmes en Afghanistan, vient de publier une tribune en réaction à l’accueil par la Commission européenne à Bruxelles, le 23 juin dernier, d’une délégation de talibans, pour discuter de la coopération en matière d’immigration et évoquer les retours de migrants en Afghanistan.

Une invitation qui a soulevé l’incompréhension et la colère de Shoukria Haidar, présidente de l’association Negar en soutien aux femmes d’Afghanistan.

Le Point : Le 23 juin dernier, la Commission européenne a reçu des responsables talibans. Vous vous dites choquée et abasourdie…

Shoukria Haidar : Je tiens déjà à préciser que je ne cautionne, en aucun cas, les actes, peu violents ou pas, des Afghans présents en Europe. Que l’Union Européenne fasse le nécessaire pour renvoyer ces gens est donc compréhensible. Mais se compromettre avec un pays dont le gouvernement n’est pas reconnu est quelque chose de beaucoup plus grave.

Qu’est-ce qui est le plus problématique ? Les actions commises par les talibans au quotidien ou les délits commis par des réfugiés sur le sol européen ? Il n’est pas normal de piétiner la totalité des valeurs européennes, de fouler aux pieds tout l’engagement de l’Europe en accueillant des talibans qui ne respectent rien, en disant que l’on va négocier le renvoi de centaines, voire de milliers de personnes, en Afghanistan.

Pour vous, l’Europe est donc en train de renoncer à ses propres valeurs ?

Oui. Désolée si mes propos sont crus, mais les talibans considèrent les femmes occidentales comme des putains et les hommes comme des moins que rien, qui n’ont pas de fierté. On parle de personnes qui ont autorisé le mariage d’enfants de 3-4 ans. Rappelons qu’en Afghanistan, la vente des enfants, la vente des femmes, c’est permis !

L’Europe est folle de les recevoir. Non seulement je suis offensée en tant que femme, mais aussi en tant que femme afghane et j’estime que c’est une injure pour les femmes qui souffrent là-bas.

Comment prendre des mesures pour protéger ceux et celles qui risquent d’être envoyés en Afghanistan si les discussions aboutissent ?

Peut-être que certains des réfugiés afghans sont considérés comme inacceptables sur le sol européen. Mais on peut les garder dans nos prisons. Mais n’officialisons pas ces milices qui ont pris le pouvoir en Afghanistan et règnent par la terreur sur la population. Ne leur déroulons pas le tapis rouge.

« Ne déroulons pas le tapis rouge aux talibans »

Comment est-ce que votre association agit-elle pour aider les femmes afghanes ou les femmes qui risquent d’être renvoyées en Afghanistan ?

Pour éviter cela, la solution reste, selon nous, la non-normalisation et la non-reconnaissance de l’Afghanistan. La République d’Afghanistan [régime en place avant les talibans, NDLR], malgré tous ses défauts, était une chance. Il y avait des lois, des possibilités de travailler, d’aller à l’école. Les talibans ne sont pas un groupe politique issu de la société afghane. C’est un groupe terroriste et nous militons farouchement contre leur reconnaissance à un niveau international.

Certes, nous recevons de l’aide, des collaborations, grâce à des journalistes, des partis politiques, des syndicats, des groupes féministes. Malheureusement, en Europe, on a la sensation qu’il reste des gens qui s’accommodent bien du pouvoir des talibans en Afghanistan.

La tribune publiée par Negar

INTERPELLATION Á L’ADRESSE de MMES et MM. LES PARLEMENTAIRES EUROPÉEN·NES et des MEMBRES de la COMMISSION EUROPÉENNE

NON Á LA NORMALISATION ET Á LA RECONNAISSANCE DES TALIBANS !

OUI Á LA RECONNAISSSANCE DES DROITS ET DE LA LIBERTÉ DES FEMMES, DES FILLES ET DES FAMILLES D’AFGHANISTAN !

Nous, femmes d’Afghanistan, responsables d’associations engagées – depuis 30 ans pour certaines d’entre nous –, dans la lutte pour les droits fondamentaux des femmes d’Afghanistan,

Nous qui avons eu la chance de pouvoir militer et nous exprimer librement avec le soutien de nos ami.es féministes et celui de la communauté européenne dès 1996, lors de la première apparition des milices talibanes en Afghanistan,

Aujourd’hui, avec nos sœurs militantes et engagées, obligées de quitter l’Afghanistan à l’arrivée des milices talibanes, qui ont été généreusement accueillies au sein de l’Union Européenne, nous voulons une nouvelle fois nous exprimer et défendre notre cause, nos droits, nos libertés et nos valeurs, piétinés par ces milices.

Nous n’oublions pas nos sœurs et nos familles restées sur place qui vivent dans la terreur de ces terroristes.

Nous avons été abasourdies, choquées et profondément humiliées, par l’annonce le 11 mai 2026 de l’invitation faite par la Commission européenne aux représentants des milices terroristes talibanes, de venir à Bruxelles discuter du renvoi de migrants afghans vers l’Afghanistan, lors d’une « réunion de suivi technique potentielle ».

Cette initiative, coordonnée avec la Suède, fait suite à deux déplacements de la Commission en Afghanistan.

Même si la Commission a indiqué que l’engagement avec l’administration talibane « ne constitue en aucun cas une reconnaissance » du groupe, nous considérons que c’est une reconnaissance officieuse des milices qui ont pris le pouvoir en Afghanistan et règnent par la terreur sur la population de l’Afghanistan, par des décrets iniques, et des actions violentes en particulier contre les femmes et les filles.

C’est, ipso facto, reconnaître comme interlocuteurs légitimes de l’Europe, les bourreaux des femmes et des filles afghanes, c’est reconnaître ce pouvoir illégitime.

L’Europe a effectivement un problème avec des ressortissants afghans, auteurs d’agressions et condamnés par la justice, dont certains pays souhaitent se débarrasser en les renvoyant dans leur pays d’origine. Est-ce aux femmes, aux filles, aux familles afghanes d’en payer le prix ?

La Commission européenne sait parfaitement le sort réservé par les talibans aux femmes et aux filles afghanes, puisque le 8 juillet 2025, la Cour Pénale Internationale a émis des mandats d’arrêt contre deux dirigeants talibans pour le « crime contre l’humanité de persécution liée au genre en vertu de l’article 7-1-h du Statut de Rome », mandats assortis d’un dossier d’instruction qui liste les persécutions contre les femmes et plus de 150 décrets pris contre elles depuis le 15 août 2021.

Comment Mesdames et Messieurs les commissaires européens peuvent-ils faire fi des engagements et valeurs de l’Europe, et renvoyer la population d’Afghanistan à un péril pire encore que ce à quoi elle est aujourd’hui condamnée ?

Où sont en effet ces valeurs de l’Europe, qui figurent dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, valeurs en lesquelles nous, femmes afghanes, avons placé toute notre confiance ?

Où est le respect de ces valeurs de « dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, respect des droits de la personne » qui fondent l’identité européenne ?

La Charte ne dit-elle pas clairement : « La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée. » (I.1), « Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. » (I.2), « Nul ne peut être tenu en esclavage ni en servitude » (1.5).

Ne s’engage-t-elle pas à assurer le droit à l’éducation (II.14), l’égalité entre les femmes et les hommes et les droits de l’enfant (II.24) ?

Les femmes afghanes sont aujourd’hui privées de tous ces droits. L’esclavage a été réintroduit dans les textes officiels. Les petites filles quittent l’école à 12 ans, et on peut les marier sans consentement à partir de 9, voire 6 ans. La mortalité des femmes et des enfants est une des plus élevées au monde.

Est-ce cela que vous cautionnez, Mesdames et Messieurs les commissaires de l’Europe ? Mesdames et Messieurs les représentan·tes de la Suède qui vous associez à cette initiative ?

Nous remercions Mmes et MM. les député·es européen·nes, et Mme la présidente de la commission en charge de l’Afghanistan de s’être vigoureusement élevé·es contre cette intention.

Alors oui, nous sommes bouleversées, humiliées dans notre identité afghane, dans notre identité de femmes et de filles.

C’est pourquoi nous en appelons aux élu·es européen·nes, nous en appelons à la communauté internationale humaniste.

Écoutez le cri des femmes, des filles et des familles d’Afghanistan !

Nous ne laisserons pas fouler aux pieds la population de l’Afghanistan, nous ne laisserons pas l’Europe se couvrir de honte.

NON Á LA NORMALISATION ET Á LA RECONNAISSANCE DES TALIBANS !

OUI Á LA RECONNAISSSANCE DES DROITS ET DE LA LIBERTÉ DES FEMMES, DES FILLES ET DES FAMILLES D’AFGHANISTAN !

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